“ Mugshot d'une rescapée du speed dating.”
Juste avant que j'exerçais mes facultés, usant mes deux derniers neurones pour vous rédiger cet article, Chloé et les autres s'employèrent à me maquiller et prendre une photo; telle fut l'initiative des cadres supérieures françaises pour me remercier. Je vous laisse juger et déceler, si vous le pouvez, « l'aspect « drolatique » » de ce cliché.
Le dimanche à onze heures, Chloé et moi avions programmé un lunch froid, après cette longue nuit où nous nous étions écartelées entre agitation et rires. Nous avions fait appel à notre chef de prédilection, Jacques Allisson, qui nous accompagne depuis que nous résidons à Lausanne.
Le dimanche matin, à neuf heures, Ha-eun est venue m'aider à ordonner le buffet, avant que les autres filles n'ouvrent leur regard sur ce que nous offrions. Il faut avouer que nous nous étions toutes couchées vers cinq heures du matin. Au menu : carpaccio de Saint-Jacques aux agrumes, salade de saison, pastèque torréfiée, sardine fumée relevée d'une vinaigrette au citron et escortée d'un généreux bun au pastrami de veau et moutarde au miel, poitrine de porc rôtie, pêche de Provence pochée au miel d'acacia, sorbet aux deux citrons avec ses meringues. Nous avions également pris des desserts chez The Sweet Sage Pâtisserie, surtout sa tarte citron–combawa. Thibaut Honajzer, qui tient l'enseigne, est un ancien chef pâtissier d'Anne-Sophie Pic. Comme quoi tout se recoupe dans la vie. Nous, on avait juste prévu un peu… mais finalement, c'était beaucoup trop !
Mais revenons à cette soirée et cette nuit de rire.
Je confesse que, fût-ce dans un cadre agréable, dans un établissement digne, j'aurais éprouvé un certain malaise ; or cet endroit se trouvait dans un état d'insalubrité tel qu'il m'était impossible de m'imaginer mettre le moindre morceau à ma bouche. Quant au menu — tomates, mozzarella, suprême de poulet, tarte aux fruits ou deux boules de glace — il ne saurait être proclamé repas créatif ; et, face à cette crasse, j'étais prête à battre mon record sur dix kilomètres pour échapper à une telle expérience.
À notre arrivée, de retour à la maison, les arômes de cuisine s'empressèrent de nous mettre en joie d'emblée. Ha-eun était présente : elle avait aidé le cuisinier et la serveuse à s'organiser. Le buffet apéritif avait disparu et elles avaient déplacé la grande table de la bibliothèque jusqu'à notre salon-salle à manger, afin que nous fussions à l'aise au cours du repas. La table resplendissait, nappée avec soin, et notre vaisselle brillait de propreté et de dignité.
Le repas d'une dizaine de plats fut d'une rare splendeur. Jamais nous n'avions goûté des mets aussi subtils. Le chef, Alastair Long, qui tient Kaiseki by Manabu, s'était révélé exceptionnel. Leur performance frôla l'excellence : le cuisinier, avec une habileté éclatante, et la jeune femme, vêtue d'un kimono qui coulait avec une grâce réconfortante, nous servaient avec une élégance qui enchantait nos convives. Nous les gratifiâmes généreusement, au-delà de leur dû. Ils partirent tous deux, le sourire éclatant, et, pour que l'odeur ne nous indisposât pas, ils emportèrent les poubelles eux-mêmes, souci qui témoigna d'un soin délicat envers nous.
Ma seule erreur, ce sont les boissons particulières pour ce repas. J'avais beaucoup trop prévu. Trois bouteilles de Junmai Daiginjo, c'est un saké brassé/fermenté. Lorsque Chloé a su que cela était fait à partir de riz fermenté, elle nous a déclaré, en faisant tourner les yeux comme seule elle sait le faire : « J'adore le riz. » Éclat de rire général. Deux bouteilles de Château Mercian Iwasaki Koshu 2024, cépage kōshū. Je voulais goûter leurs vins. Leur vin blanc est assez proche d'un Chablis par sa fraîcheur et sa finesse, mais avec une expression plus florale et exotique. Deux bouteilles de Château Mercian Mariko Vineyard Omnis 2018. Il est très proche de nos bordeaux, un vin très tannique, avec une acidité soutenue. Un vin intéressant, mais trop éloigné de l'univers bourguignon que j'affectionne tant ! Douze bières Yebisu Premium Gold. Pas très alcoolisées, un peu fades du reste il nous en est resté. Mais aussi 2 Bouteilles de champagne Dom Pérignon : Plénitude P2 millésim 2008 et pour finir 24 Leffe.
Avant l'apéritif, j'aurais juré que croire au speed dating équivalait à vouloir se saouler à la camomille. Et, d'après ce que j'ai observé, les filles ne se contentent pas de sucer des glaçons. La magie de l'alcool, au bout de quelques minutes d'apéritif, dissipe les mirages : plus rien ne nous surprend, pas même un juif, homo qui part faire le djihad en transitant par le speed dating.
Entrer dans ce genre d'événement, c'est ouvrir une pochette surprise : il peut y avoir, au fond, une atmosphère chaleureuse, des gens charmants, des échanges sincères, mignons et pleins de charme. Mais notre pochette surprise était une relique de musée, avec le parfum d'un antiquaire et l'espoir d'un sourire.
Ce fut Sandra qui entama le débriefing en nous expliquant : « Ce qui n'est pas facile, c'est que l'on doit parler à des hommes que l'on n'a jamais vus auparavant, mais avec un sentiment naturel. Pas facile. Le pire, avant d'être en couple, lorsqu'un homme me parlait et qu'il m'était agréable, je n'osais plus ouvrir la bouche, uniquement sourire comme une bécasse et rougir ! »
Marion : « Ah ? Y avait des hommes ce soir ? »
Pamplemousse Rose : « Je ne savais pas à quoi m'attendre, mais grâce à l'apéritif, j'étais déjà un peu chaude. » Alors ptttttttttt (elle fit un long bruit avec sa bouche, nous rions déjà toutes aux larmes). « Je ne sais pas à quel moment j'ai mis la tête dans le bocal… Même si j'avais voulu faire le machin sérieusement, c'est impossible. Déjà, tu marques à chaque fois sur un papier le prénom et le numéro de l'autre pomme, ça casse un peu le romantisme. Comme tu ne notes pas les détails de chaque type rencontré au fur et à mesure, au bout d'un moment, tu ne sais plus si machin, c'est le 3 ou le 8. Oui, tu ne sais plus si c'est celui qui a voulu faire l'amour à son hamster ou si c'est lui qui est ébéniste. Entre nous, pas facile de siffler avec deux doigts, car j'ai bien regardé, ce n'étaient pas les bons. J'ai pensé à ça pendant les quatre minutes ! Et déjà, il avait quelle tête, le 5 ? C'est pas lui qui puait ? Pendant toute la durée de l'épreuve, tu subis le tic-tac dans la tête. Tu termines ce fichu truc, tu as la tête comme une marmite. Et là, tu as l'organisatrice qui ressemble à la chèvre de Monsieur Seguin, qui vient te bassiner qu'il ne faut pas être trop sélective. Déjà, je ne te connais pas et c'est quand même mes fesses. Non mais c'est vrai, quoi. »
Blanche nous parla de celui, tactile, qui lui avait mis la main sur le bras en lui disant qu’en faisant ça, il avait des flashs. Elle lui avait rappelé que si son surnom est « Blanche à découper », ce n’est pas pour rien ! Il ferait bien de retirer sa main rapidement. Quant à la petite — en parlant de Til —, il ferait très attention, car elle fait du ninja (je ne me souvenais pas de ton sport, Til) et qu’elle avait un très, très mauvais caractère ; là, il prenait le risque d'avoir de très gros flashs. Elle lui avait également dit de faire attention s’il le faisait à Chloé, car elle n’aime pas qu’on la touche et qu’elle est boxeuse semi-professionnelle, elle frappe très fort, et cela doit faire très mal. Chloé : « Ah oui, je l'ai eu celui-là, il m'a demandé si j'étais une vraie puncheuse ! Je lui ai proposé de lui en mettre une droite pour qu'il juge par lui-même, il m'a dit : «Non merci, Madame ! » »
Coline, elle, eut droit à un original qui lui déclara d'emblée : « Tu ressembles énormément à mon ex. » À quoi elle répondit, sans se départir de son calme : « On va gagner du temps, car ma valise n'est pas encore défaite. »
Un autre, plus prosaïque, s'enquit de son apport personnel immobilier. « Disons… il est en murs invisibles. Je squatte, je passe d'une copine à l'autre. Puisqu'on en parle, tu habites loin d'ici ? » Il n'eut pas le temps de répondre que déjà elle soupirait : « Pffff, je n'ai vraiment pas de chance ! »
Elle ne souhaite pas revoir Christian, même si le gars est bien. Cela ne saurait aller plus loin. Il est poilu, et cette pilosité lui est rédhibitoire.
Avec Coline, Christian nous étions à un poil d'un couple en formation…
Avec Coline, Christian nous étions à un poil d'un couple en formation…
Chloé, de son côté, nous conta qu'un homme lui avait affirmé : « On va bien ensemble ! » Ce à quoi elle rétorqua, avec ce naturel qui la caractérise : « Je m'ennuie un peu, là. » Nous éclatâmes toutes de rire. Chloé, nature comme toujours ! C'est propre, c'est net.
Quant à Anne, on lui demanda sans détour : « Tu gagnes combien par mois ? Non parce que je cherche une vraie partenaire, pas une meuf à charge. » Elle répondit du tac au tac : « Mes revenus couvrent mes factures et mon sens de l'humour ! »
À vous tous, je vous souhaite de beaux jours jusqu’à notre prochaine rencontre.
À Bientôt,
Til & Chlo.





