“Dans le stress des vies confiées, la connaissance devient ma force, et l’équipe, mon ancrage. ”
Chloé et moi traversons actuellement, chacune dans son univers professionnel, une période quelque peu ardue. Nos situations sont différentes, mais elles se rejoignent sur un point : toutes deux, nous devons désormais compter sur une équipe pour mener à bien notre travail, avec ce que cela implique de responsabilité, de coordination et de dépendance aux autres.
Chloé éprouve une joie contenue : une cliente d’une importance certaine pour la bijouterie vient d’approuver l’un des projets que Chloé a esquissés . Comme trop souvent, le seul souci réside peut-être dans le délai, qui paraît à Chloé très serré. Nous avons appelé Lorenz au téléphone pour qu’il épaule Chloé dans l’élaboration du planning et l’organisation. Comme à l’accoutumée, il a répondu présent ; c’est là un vrai témoignage d’affection et de loyauté — et cela nous coûtera un dîner chez nous, avec le même plaisir de les retrouver, lui et son épouse.
De mon côté, il s’avère que mon travail en salle d’accouchement n’est pas aussi catastrophique que je me l’étais imaginé. Je suis toutefois fortement gênée par le stress lié au travail en équipe. Je ne suis pas une adepte du « healthy stress », ni de l’idée selon laquelle le stress serait nécessairement positif.
Le fait que les autres dépendent de mes réactions, de mes gestes, surtout lorsque je dois faire face à un imprévu alors que la vie de la patiente ou du nouveau-né est en jeu, me tourne l’estomac. Le stress me paraît être un mauvais allié lorsque je dois juger et réfléchir : dans ces situations, j’ai le sentiment de devenir moins performante.
Je préfère mille fois ma position de pédiatre en MG, où ma performance provient davantage de ma motivation intrinsèque, de ma passion et du plaisir que je prends à être en consultation. J’en parlais avec mon chef de service, lui faisant part de ma conviction que le stress diminue ma performance.
Il affirme ne pas comprendre, me trouvant au contraire très calme, posée et réfléchie, et me situant sans doute parmi les meilleures internes qu’il ait eues jusqu’à présent.
Mais cela ne lui dit rien de mon rythme cardiaque, de mon niveau d’anxiété ou de la tension que je peux ressentir intérieurement. Je suis pleinement consciente de ne pas être parfaite et que l’erreur est possible. Pourtant, cette possibilité me paraît difficile à accepter lorsque des vies humaines sont en jeu.
Il m’a parlé de cette idée selon laquelle l’activation et le stress ne s’aligneraient pas sur une simple ligne droite, et qu’un certain surcroît d’activation pourrait, dans certaines situations, favoriser l’action plutôt que la freiner. Même si je ne partage pas nécessairement son point de vue, j’aurais au moins aimé qu’il puisse rattacher cette idée à quelque chose de plus précis, qu’il sache me dire qu’elle renvoie notamment au principe de Yerkes-Dodson, et m’expliquer ce que ce modèle permet réellement d’affirmer. Or, il me l’a présentée comme une évidence générale, presque comme un fait de bon sens, sans même sembler savoir qu’elle avait fait l’objet d’un modèle théorique.
Sincèrement, je reste sceptique.
Ce qui me définit surtout, c’est la joie de travailler dans une équipe très soudée et agréable. Mais c’est avec une certaine allégresse que, à la fin du mois, je quitterai non pas ce service, mais mon poste.
Les réponses de mon chef ne m’ont pas convaincue. Elles manquaient de fondement, étaient hâtives, presque improvisées ; elles étaient moins une discussion guidée par la science qu’une conversation de café que je déteste. Rien ne m’y invitait : aucun intérêt véritable, aucune clarté. Je voulais des réponses plus étayées, plus nettes, qui puissent éclairer ma conscience autant que ma pratique. À cet instant précis, je me suis sentie comme Don Quichotte face à ses moulins : engagée dans une lutte peut-être vaine contre des obstacles qui tournent sans fin, alimentés par l’habitude, et qui semblent recouvrir toute possibilité de maîtrise.
Évidemment, je n’ai donc pas fait la seule chose raisonnable : accepter de ne pas savoir. Non. Je viens donc de commander quelques ouvrages sur la question, afin d’y voir plus clair :
The Resilient Physician: A Pocket Guide to Stress Management — John D. Kelly IV
Crisis Management in Acute Care Settings: Human Factors and Team Psychology in a High-Stakes Environment — St. Pierre, Hofinger & Simon
Coping with Stress in the Health Professions — Philip Burnard
The Successful Health Care Professional’s Guide — Louie, McCarthy & Albert
Je suis surprise que cela ne soit pas davantage abordé lors de nos études de médecine. Après tout, lors des consultations, j’ai déjà ce stress permanent, cette recherche de perfection. Nous parlons de vies humaines ; l’erreur me paraît inconcevable.
Et c’est probablement à ce moment-là que je me suis rendue compte que mon rapport au stress et mon rapport à la connaissance avaient peut-être quelque chose en commun.
Pour savoir comment fonctionne ma tête, je vous convie à lire, si ce n'est déjà fait, la page « Ma tête », dans la rubrique « Regards ». Mère m'a d'ailleurs dit : « Ta tête, exposée à la lumière d'un simple regard, est tout entière contenue dans la logique des choses. » Sans commentaire.
Comment fonctionne ma tête ?
14 234 fiches, et une seule envie : comprendre ce que je ne sais pas.
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Je suis habitée d'une joie silencieuse, de cette joie lucide qui naît de la liberté consentie. Ce vendredi 6, je rejoindrai Chloé à Genève. Il faudra attendre que le monde du travail la libère à 13 heures, avant de nous soumettre à la mécanique des horaires : l'appareil easyJet de 14h05, l'arrivée à Bruxelles à 15h25, cette 1H20 de vol qui suspend notre présence au monde. Là-bas, Père nous accueillera à l'aéroport et nous mènera chez eux, où nous passerons la nuit. Il me tarde de découvrir cette maison de ville où ils ont choisi d'ancrer leurs vieux jours. Il est vrai que l'année révolue a vu ces derniers multiplier les séjours à Hossegor, veillant sur la chair déclinante de mes grands-parents, aux confins de leur finitude, plutôt que dans cette demeure bruxelloise encore toute neuve à leurs yeux.
Puis viendra le samedi. Le déjeuner absorbé, nous nous remettrons entre les mains du TGV de 15h03, pour que Lille nous accueille à 15h37. Emily sera là, visage de l'amitié qui devrait nous attendre. Il y a dans l'idée d'étreindre notre filleule Justine, de retrouver Quentin et le petit Léo, ce garnement, une joie simple, absolue, qui suffit à justifier notre présence au monde. Pour vous, lecteurs de ce blog, qui cherchez à saisir le fil de nos jours, il faudra fouiller les archives de l'année 2024, où se lisent déjà les visages de nos amis lillois. Le soir, Céline et Jean-Charles viendront grossir notre cercle. De beaux instants se dessinent, scellés par la fidélité de nos regards et la pesanteur douce de nos affections.
Mais il faudra toujours revenir. Le dimanche 8, sous l'empire tyrannique des correspondances, il nous faudra retraverser Bruxelles. Le trajet s'imposera à nous, froid et chiffré : départ de Lille-Europe vers 15h30, arrivée à Bruxelles-Midi à 16h05, puis l'errance de 20 à 25 minutes vers Brussels Airport-. Nous serons à l'aéroport de Bruxelles-Zaventem entre 16h45 et 17h15, laissant au hasard le soin de remplir l'attente avant le vol de 20h40 qui nous ramènera à Genève. Là-bas, il ne restera plus qu'à Chloé et à moi à reprendre la Tilomobile, pour cette heure de route qui nous ramènera enfin chez nous, à Lausanne.
Je l'avoue : je crains que le lundi matin, face au labeur, nous ne nous présentions plus épuisées que jamais, le corps éprouvé par ce week-end qui nous aura arrachées à nous-mêmes pour mieux nous y reconduire. Mais j'en ai l'intime certitude : nous rapporterons dans nos têtes et dans nos cœurs cette moisson d'images qui, demain, éclairera nos jours de sa propre vérité.
À vous tous, je vous souhaite de beaux jours jusqu’à notre prochaine rencontre.
À Bientôt,
Til & Chlo.





