Ce sport qui a accompagné toute mon enfance.
Je pratique l'escrime depuis l'âge de six ans. Ce fut l'une de mes grandes passions, une présence obstinée, comme une voix qui n'obéit pas au tumulte du monde. Je resterai sans cesse liée à cette salle d'armes tant que notre maître d'armes en sera le guide ; c'est là, dans cet espace où s'effacent les bruits du dehors, que je suis devenue moi-même, ou plutôt que je me suis cherchée, avec une fidélité qui confine au devoir.
Quand je vivais à Paris, même dans ces dernières années, il m'arrivait de franchir le seuil de la salle pour y dépenser un peu d'énergie, mais ma fréquentation se raréfiait face au manque de temps. Diplômée des trois armes — fleuret, épée, sabre —, je mesure aujourd'hui le poids de ces gestes qui disent qui j'étais et qui je suis peut-être encore, dans ce que l'on hésite à nommer notre vrai moi.
Mon palmarès ? Six sélections en équipe de France junior en épée. La seule fois où j'ai eu l'impression que mes parents étaient fiers de moi. À tort, mais c'était alors ma vérité. Il m'aura fallu du temps pour dépasser ce stade et grandir.
Ce temps-là paraît bien lointain… et cela fait longtemps que je ne m'exprime plus à mon meilleur niveau… Encore aurait-il fallu que j'aie, un jour, atteint un bon niveau pour être pleinement moi-même !
Chaque année, on m'invite, à la fin du cycle scolaire, à remettre les diplômes et les distinctions selon les compétences et les connaissances acquises, ainsi que les coupes et les médailles, aux jeunes comme aux moins jeunes. C'est toujours un moment de tendresse et d'émotion, devant un parterre de proches et d'amis, comme si le sens même de l'effort pouvait se dire en présence des autres, dans un rituel qui me rappelle qui nous sommes lorsque nous tenons ensemble une étincelle de discipline.
Pour moi, c'est un peu ma madeleine de Proust, mes jeunes années… Oui, aujourd'hui, je suis une vieille femme !
Chaque année, notre maître d'armes raconte mes exploits au micro… Il se souvient encore des dates, des résultats, des scores… (enfin, disons-le ainsi). Mais voilà… le temps passe, et le maître d'armes, qui se fait vieux lui aussi, ne cesse de réinventer mes matchs pour les rendre plus beaux dans sa mémoire qui s'efface peu à peu. Avec l'âge, de nombreuses exagérations se glissent dans le récit. Il idéalise et réécrit, sans cesse, ce que j'ai donné, comme si le souvenir était la seule arme qui demeurât.
C'est touchant : il parle de ce prétendu talent dont je serais détentrice, surtout de mon calme, ainsi que de mon adresse qui pouvait toucher n'importe quelle cible dans un mouchoir de poche. Chaque année, il termine son discours par : « Si les matchs avaient été menés uniquement sur le plan intellectuel, qui sait ? Peut-être serais-je devenue championne du monde. »
Mais voilà… ce n'est pas le cas. En fin de compte, je suis championne de rien du tout, et cela n'a pourtant pas d'importance. Je n'aurais pas pu devenir une grande championne. Je ne porte pas en moi cet esprit de compétition, cette agressivité sportive positive qui, parfois, fait croire que l'on peut tout maîtriser.
Le grand jour est là, nous nous retrouvons tous dans la salle d'armes, transformée pour l'occasion en salle à manger et en piste de danse, pour un repas festif et joyeux. Un moment que j'apprécie d'autant plus qu'il me rappelle l'époque où, enfant, j'avais reçu des distinctions devant les yeux de Zabeth, et même une fois devant ceux de mes parents.
Il y a deux ans, à la fin de la soirée, Chloé n'était pas Arme d'Or mais Champagne Fût d'Or ! On en rit encore. En rédigeant ces lignes, un sourire me vient, tendre mais aussi mélancolique.
Je n'ai pas eu envie de m'inscrire dans une des salles d'armes ici, à Lausanne. Comme si ce sport appartenait tout entier à mon enfance — avec ses grands moments touchants et toutes ses joies. Cette année, je n'ai pas pu être la marraine du club parisien, mais j'espère pouvoir honorer cet engagement l'année prochaine.
A Bientôt,
Til.

