Dans les pas de Zabeth
Si je devais évaluer le temps passé avec mes parents, je dirais qu'il s'élevait à deux mois et demi par an — et encore, seulement durant les années favorables.
Toute ma vie, c'est Zabeth qui a tenu les rênes de mon existence. Elle me réveillait chaque matin, veillait à ma toilette avec une infinie douceur, m'apprêtait avec une tendresse attentive et me conduisait à l'école. Dans les nuits d'angoisse, lorsque la maladie s'invitait, c'était elle qui se levait et venait à mon chevet, inquiète. Elle était également présente aux réunions avec les professeurs, de la primaire au lycée, la personne que l'on convoquait en cas de besoin, la seule capable de naviguer dans les méandres de cette transition délicate entre l'enfance et l'adolescence.
C'est elle qui m'emmenait aux anniversaires des copines, qui choisissait mes fournitures scolaires et qui sélectionnait mes vêtements avec soin. Elle s'informait même auprès de Maria, la chef cuisinière de mes parents, de mon plat favori, alors que mes parents, eux, peineraient à vous en donner le nom.
La relation qui s'est tissée entre Zabeth et moi est d'une intensité rare. À ses côtés, je baignais dans une insouciance absolue, me croyant invulnérable, protégée par son amour inconditionnel. Elle a accompli bien plus que veiller sur moi : elle m'a élevée. Dans son sillage, j'ai appris à respecter l'étiquette, à incarner l'irréprochable moralité que l'on attend d'une jeune fille de bonne famille, à comprendre les rôles et les codes qui régissent notre société. Zabeth m'a instruite dans l'art d'être une bonne personne, de vivre en harmonie avec autrui, d'embrasser la générosité plutôt que l'égoïsme.
Lorsque j'évoque Zabeth, mes yeux s'illuminent d'une fierté incommensurable, comme si elle était ma véritable mère. Je ne sais si cette adoration frôle l'obsession, mais l'un des plaisirs les plus précieux de mon enfance était de discerner en moi des échos de sa présence — et cela m'arrive encore, dans des moments fugaces et rares. Quand j'entends résonner sur mes lèvres des mots qu'elle a coutume de prononcer, ou lorsque je réalise que mes gestes imitent les siens, je suis frappée par ces petites révélations qui tissent notre lien. Elle est pour moi, sans conteste, ma véritable Maman — ce titre qu'elle a toujours eu la délicatesse de me refuser, préférant que je l'appelle par son prénom.
Avec Zabeth, je trouve une aisance que je n'ai jamais ressentie avec mes parents, des êtres que je connais finalement très peu. Elle est le reflet de mes aspirations, l'incarnation de mes rêves de tendresse et de compréhension. En elle, je découvre une complicité profonde, une intimité qui transcende le simple lien du sang. Dans cette relation, je puise la force et l'affection qui me permettent d'exister pleinement, révélant ainsi la complexité de ces attachements qui font de moi ce que je suis.
La séparation avec Zabeth fut une épreuve d'une intensité insupportable. Je n'étais pas préparée, je n'avais pas anticipé un tel bouleversement. Zabeth, avec une douceur mêlée de détermination, m'expliqua que j'étais aujourd'hui une grande fille — nooon, je suis petite ! — et une belle jeune femme de 19 ans, détentrice de mon permis de conduire pour lequel elle avait dû se battre bec et ongles face à mes réticences, et qu'il était temps pour moi de vivre pleinement ma vie d'étudiante. Elle devait, quant à elle, se rendre dans une autre famille pour apporter son aide à d'autres enfants...
Elle m'assura qu'elle serait toujours là pour moi, dans un recoin de mon cœur. J'ai alors crié ma souffrance sans retenue, comme si ma voix pouvait fracasser le mur de son incompréhension. J'ai cru que ma vie, telle que je l'avais connue, était en train de se consumer. Le sol sous mes pas venait de s'effondrer, emportant avec lui ce que j'avais de plus précieux. La paix de mon enfance s'était brusquement envolée, laissant place à un désarroi que je n'étais pas prête à affronter. Je n'avais jamais imaginé verser autant de larmes.
Mon esprit était accaparé par son image, qui s'imprimait en moi avec une force désolante : ses yeux, ses cheveux, son sourire, son odeur. Tout cela tourbillonnait autour de moi, un maelström de souvenirs lumineux noyés dans la noirceur de son absence, où se mêlaient mes sanglots étouffés.
Cette douleur... My God... me submergeait et me plongeait dans une dépression abyssale. La vie, à cet instant, semblait avoir perdu sa saveur, comme si chaque goût s'était mué en un amer rappel de ce qui avait disparu.
Pendant de longs mois, au quotidien, la présence de Zabeth m'accompagnait, que ce fût par WhatsApp ou par Skype, ces fenêtres ouvertes sur l'autre. Il a fallu que le temps s'étire, que son écoulement devienne un compagnon patient, pour que je découvre la manière de vivre, de composer avec son absence, sans la douceur de ma Maman de cœur à mes côtés. Les souvenirs se sont entremêlés aux silences, et j'ai appris à évoluer dans ce nouvel espace laissé par son départ, à chercher la force en moi-même, à ressentir l'écho de son amour dans chaque geste du quotidien.
Aujourd'hui, tout s'est ordonné, comme si le monde avait lentement retrouvé son équilibre. Devenue épouse à mon tour, j'entre enfin à découvert*, sans solde ni secret, dans l'intimité de mes parents. S'ils ne sauraient remplacer Zabeth, je perçois pourtant, avec le recul, combien ils ont tout mis en œuvre pour que je vive au mieux, faisant de mon bien-être leur constante préoccupation. Être père ou mère n'exige pas nécessairement le renoncement à une carrière ; tel a été leur choix, chacun d'eux occupant des postes qui l'épanouissent et qui leur confèrent la force d'assumer pleinement leur destinée.
Pour combler leur manque de disponibilité, ils ont choisi de m'offrir — non pas une simple figure maternelle, mais la plus pure des maternités de cœur : Zabeth. C'est ainsi que j'ai trouvé une paix nouvelle avec eux, et que le ressentiment, qui assombrit parfois les rapports humains, a fini par se dissiper. Il faut bien l'admettre : aucune vie n'est facile, même celle d'une enfant née dans l'éclat d'une aristocratie et d'une richesse qui semblent, en apparence, suspendre le destin.
Aujourd'hui, mariées et unies, nous vivons en Suisse, pays que nous aimons, et Lausanne tout particulièrement. Nous possédons un appartement façonné à notre image, qui vaut, non pas les palais du monde, mais le lieu où notre amour peut s'épanouir pleinement et sans réserve.
*Clin d'œil à mes parents, dans la haute finance de leur état.
À Bientôt,
Til.
