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  • Je m'intéresse à tout ce que je ne sais pas

    Comment fonctionne ma tête ?

    Je rencontre quelque chose que je ne comprends pas. What ??? Comment ???

    1. Le choc de l'incompréhensible
    « Je ne le connais pas. »
    Et parfois, pire encore :
    « Je pensais comprendre, et pourtant tout m'échappe. »

    Devant une information nouvelle ou contradictoire, mon esprit vacille, butte. Une friction naît entre ce que je perçois et ce que je suis capable d'intégrer. C'est l'instant où s'impose la conscience de ma propre ignorance, et où s'amorce une première tension cognitive.

    2. La cartographie de la lacune
    « Mais pourquoi est-ce que j'ignore cela ? »

    La tension ne reste pas stérile. Mon cerveau identifie et cartographie une « lacune » précise dans mon modèle du monde, une zone d'ombre dans ma compréhension du réel. Cette prise de conscience transforme l'inconfort initial : elle fait émerger une curiosité active, une tension intellectuelle que je cherche désormais à résoudre.

    3. La recherche inductive
    Ainsi, je me mets en quête de livres, d'articles et de ressources fiables. Pour combler cette lacune, j'emprunte la voie inductive chère à Francis Bacon (1561–1626) : loin de partir d'une théorie pour chercher à la confirmer, je collecte et multiplie les observations. En croisant des ouvrages issus de provenances variées, j'adopte une posture critique. C'est par ce croisement des points de vue qu'émerge, pas à pas, une conclusion générale, forgée par la seule expérience.

    Et là intervient un phénomène assez caractéristique de mon fonctionnement : l'exploration en réseau.


    4. L'exploration rhizomatique
    Une information en entraîne une autre : « Ah, pour comprendre ça, il faut d'abord comprendre X. » Donc je creuse X, puis Y, puis Z.

    Je retrouve ici la dynamique du Zettelkasten de Niklas Luhmann (1927–1998) : la connaissance n'est pas linéaire, elle forme un réseau. Chaque réponse ouvre de nouvelles questions, chaque fiche appelle d'autres fiches. C'est ce que Gilles Deleuze et Félix Guattari nomment un rhizome : un réseau sans centre ni hiérarchie, où chaque point peut être relié à n'importe quel autre. Rapidement, je m'aventure dans des territoires qui, à première vue, n'avaient aucun lien avec ma question initiale. Ce n'est pas une diversion : c'est la structure même de la compréhension.

    5. L'insight 
    Après cette exploration en arborescence, les pièces disparates s'assemblent. Je passe de fragments isolés à une représentation cohérente du sujet, ce que les psychologues de la Gestalt, avec Wolfgang Köhler (1887–1967), nomment l'insight : le moment où le puzzle prend soudain sens.

    « Ah. Maintenant, je comprends. »


    6. La closure cognitive 
    Survient alors une sensation particulière : la tension initiale se dissout. J'atteins ce que le psychologue Arie Kruglanski nomme la closure cognitive, ce moment où l'esprit peut clore l'incertitude qui l'habitait. Chez moi, elle ne vient qu'au terme de l'exploration, jamais avant.

    « Voilà. Je tiens quelque chose. » Mais je ne m'arrête pas là.

    7. La constitution du dossier
    Je ne me contente pas d'une réponse rapide. Selon l'ampleur du sujet, je lis entre quatre et dix ouvrages, auxquels s'ajoutent articles et ressources variées.

    Chaque livre donne lieu à deux fiches distinctes, dans l'esprit des fiches de lecture (Literaturzettel) de Luhmann :
    • une fiche sur l'ouvrage : contenu, idées, ce que j'en retiens ;
    • une fiche sur l'auteur : parcours, travaux,contexte de pensée.
    Au fil de mes recherches, je constitue ainsi un véritable dossier, dans la tradition des commonplace books de la Renaissance. Je l'archive, je le range. Il reste disponible : je peux y revenir pour réviser, approfondir un point, retrouver une information des mois ou des années plus tard, voire le compléter face à de nouvelles données.

    Le sujet n'est pas seulement « lu » puis abandonné : il prend forme en une base documentaire à laquelle je peux me référer.

    8. La confrontation et la synthèse
    Ce n'est qu'une fois l'exploration suffisamment poussée que je structure véritablement mes connaissances.

    Je croise les sources, je compare les informations, je traque les convergences, les contradictions, les nuances et les zones d'incertitude. Je m'inscris ici dans une démarche proche de la dialectique : ce n'est pas un simple empilement, c'est une confrontation. Thèses et antithèses se répondent, et de ce dialogue émerge une synthèse qui m'appartient.

    La fiche de synthèse n'est pas le point de départ de l'apprentissage, mais son aboutissement : elle est le produit d'un dossier que j'ai préalablement construit, exploré et vérifié.

    9. L'apprentissage
    Je ne me contente pas de comprendre : je veux savoir.

    Je mémorise volontairement la connaissance. Pour cela, j'organise mes séances selon la méthode Pomodoro : des périodes de concentration soutenue entrecoupées de pauses, pour préserver l'attention.

    Et, le cas échéant, je me teste, en mettant en pratique le testing effect mis en évidence par Roediger et Karpicke : se rappeler activement une information est bien plus efficace que de la relire passivement. C'est la différence entre reconnaître et savoir.

    10. La Maîtrise 
    « Maintenant, je sais. »

    J'atteins ce que les maîtres japonais, dans la voie du Shu-Ha-Ri, nomment l'étape du Ri : la connaissance n'est plus seulement appliquée, elle est incarnée, et même dépassée. Je ne suis plus en train d'apprendre le sujet, je le vis.

    Cette sensation de maîtrise comporte un avertissement implicite : la connaissance n'est pas seulement acquise, elle exige d'être entretenue.

    11. La consolidation
    Même lorsque j'ai le sentiment de maîtriser le sujet, le dossier n'est pas clos.

    Je revisite régulièrement mes fiches et mes notes, selon le principe de la répétition espacée, formalisé par Hermann Ebbinghaus (1850–1909), puis systématisé par Sebastian Leitner (1919–1989). Plus les révisions sont espacées à intervalles progressivement croissants, plus la mémoire se consolide.

    Ces rappels ravivent les connaissances que je n'utilise pas au quotidien. C'est ce que Robert Bjork appelle une « difficulté désirable » (desirable difficulty) : l'effort de se souvenir fortifie ce que l'on retient.

    Pour résumer, je pourrais dire :
    « Je transforme systématiquement l'incertitude en connaissance structurée. »

    Inconnu → lacune → recherche → exploration → constitution du dossier → confrontation → synthèse → mémorisation → test → maîtrise → consolidation

    Le problème ?
    Ça devient très vite chronophage.

    Au cours de ma jeune existence, j'ai accumulé des connaissances dans des domaines qui n'ont parfois absolument aucun rapport entre eux :

    métaphysique → médecine → neurosciences → psychologie → littérature → histoire → géopolitique → physique → finance → peinture → architecture → musique → informatique → méthodes de connaissance…

    Je suis aujourd'hui détentrice de 14 234 fiches.

    Pas nécessairement parce que j'ai une passion pour chacun de ces domaines, mais parce que mon processus de compréhension fonctionne ainsi.

    Je suis peut-être davantage attirée par : « Comprendre quelque chose que je ne comprends pas » que par : « Ce sujet m'intéresse. »

    Je pourrais donc avoir une faible tolérance à l'incertitude et une forte tendance à vouloir transformer ce que je ne sais pas en quelque chose que je comprends et que je maîtrise.

    Et finalement, je crois que c'est peut-être ça qui résume le mieux ma tête :

    Je ne cherche pas forcément à tout savoir parce que tout m'intéresse.
    Je m'intéresse à tout ce que je ne sais pas.

    À Bientôt,
    Til
    PS : Maintenant que j'ai compris comment fonctionne ma tête, je vais de ce pas en faire une fiche, la 14 235e. Il fallait s'y attendre…