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  • lundi 28 septembre 2026

    Journal de bord 28/09/2026 Entre deux battements.

    “ Entre urgence et douceur, c’est dans l’humain que se forge notre vocatione .”

    À peine étions-nous rentrés chez nous que Chacha débarqua hanter notre quotidien pour une semaine encore — du moins, telle était l’impression que j’éprouvais — car, de retour au foyer, j’aspirais à me retrouver seule avec ma chérie. Mais nous ne pouvions chasser Chacha de notre toit, alors, avançons — let's roll !

    Elle a prit des photos de sa sœur à Genève, photos que je n’ai pas encore eu l’occasion d’examiner. Puis elle est venue me trouver, afin de prendre mon portrait à l’hôpital, et une patiente avec son enfant accepta volontiers de se laisser prendre avec moi, comme si la vie elle-même se proposait à l’objectif pour témoigner.

    Nous abordons cette année au moment précis où les travaux de notre garage ont débuté. Je devine déjà votre question : comment se déroule cette rentrée, chacune dans son nouveau poste ?

    Difficile de percer ce qui se passe au travail et dans l’esprit de ma chérie. Après l’avoir questionnée sous tous les angles, je comprends que l’obtention de ce poste n’a pas été une épreuve en soi. D’une certaine manière, lorsqu’elle travaillait pour la maison Lorentz, place Vendôme, à Paris, tout lui semblait plus simple. Elle me confie : « À Paris, Lorentz avait une idée qui me paraissait souvent lumineuse, et c’était à moi de l’exploiter, d’en décliner les contours. Ici, je dois découvrir l’idée originale et mobiliser l’équipe pour la développer. Parfois, je pars même de ma propre intuition pour trouver celle qui ralliera tout le monde. » Elle résume, avec cette formule qui la caractérise : « Parfois, c’est plus facile. Parfois, c’est moins. »

    De mon côté, pas d’équipe à convaincre. Juste une salle, des protocoles que j’apprends à peine, et la certitude que l’on peut se brûler au contact de ce métier qui sauve. J'ai commencé par une double garde (samedi–dimanche) qui m’offre une entrée en salle d’accouchement où le quotidien se révèle comme un mélange de routine et de vertige. Les anciens m’avertissent que les gardes en obstétrique, par comparaison avec celles de médecine générale, seraient, en règle générale, plus calmes — des temps morts où l’on respire entre deux urgences. Et pourtant, pour mon baptême, l’intensité m’a entourée comme une présence inopinée et sans pitié : accouchement compliqué, urgence obstétricale, césarienne, et même une hémorragie post-partum sévère — une déferlante qui m’apprendrait que la tranquillité n’est pas une donnée universelle, mais une question de jour et de circonstance.
    On m’avait dit que les gardes en salle d’accouchement ne seraient pas nécessairement les plus stressantes : ce fut plutôt l’inverse. Ce jour-là, les événements se pressèrent avec une violence qui défiait tout pronostic. Une dystocie des épaules, par exemple, m’a montré que l’action n’obéit pas seulement à des règles : la tête sort, les épaules restent bloquées, et toute l’équipe s’est vue obligée de répondre, ici et maintenant, sans attendre l’approbation du destin.
    Je reconnais avec humilité m’être appuyée sur le regard des sages-femmes, sur cette capacité qu’elles ont à lire un travail au simple froncement de sourcils ou au ralentissement d’un rythme cardiaque. Leur expérience m’a portée quand la mienne flanchait.
    J’ai été convoquée par le directeur, en présence du chef de service, pour faire le bilan de ce mois et de mes deux premières gardes. J’étais beaucoup moins à l’aise que lors de mes rencontres en médecine générale, ma spécialité préférée. Même si, ici, j’ai fait de mon mieux, je ne savais pas quelle image sortirait de cette épreuve, ni quelle qualité de prestation on retiendrait.
    Pourtant, à l’issue de ce service, deux médecins m’ont adressé des mots qui demeurent gravés : « Bon boulot. » Ce jugement, simple et direct, me revient comme la mesure de ce que l’on peut exiger d’une jeune praticienne — non pas la connaissance exhaustive des subtilités obstétriques, mais l’aptitude à reconnaître, à agir, à s’appuyer sur l’expérience des autres.
    Et l’on m’a confié ceci, dans des termes plus développés encore : « Vous avez su reconnaître ce qui est normal, repérer ce qui ne l’est pas, et agir immédiatement sans précipitation, avec un calme impressionnant, tout en appelant le senior lorsque cela était nécessaire. Vous vous êtes appuyée intelligemment sur l’expérience et la compétence des sages-femmes, car rien de ce que vous avez fait ne nous a échappé — bien au contraire, nous avons été témoins de gestes qui nous ont rappelé pourquoi nous faisons ce métier. Ce n’est pas un signe de faiblesse, mais de l’intelligence pure. Vos réactions ont été parfaites et elles comptent bien plus que la connaissance livresque des détails obstétriques. Bravo, Madame : vous avez été efficace et professionnelle, bien plus qu’une interne de deuxième année — peut-être même au niveau d’une médecin confirmée. Félicitations. Nous sommes très fiers de vous compter dans notre équipe. »
    Cela m’arrive rarement, et pourtant j’ai frôlé les larmes. Le directeur, que je continue de trouver intimidant, me voit comme une extraterrestre capable de tout — comme si la médecine, entre mes mains, se réduisait à un pouvoir sans limites. Mon regard sur cet univers, pourtant, s’est profondément modifié : je le croyais peut-être routinier et prédictible ; il s’avère bien plus varié qu’il n’y paraît, et exige, au-delà des savoirs, une alliance de sang-froid, de technicité et d’humanité.
    D’abord, il y a ces instants où tout paraît paisible. Une patiente est surveillée, le travail progresse, une sage-femme et moi échangeons des mots qui ne s’écartent pas de l’essentiel. Puis, en un instant, le tableau se fissure et exige une réactivité totale : une anomalie du rythme cardiaque fœtal, une hémorragie, une complication imprévue. Il faut comprendre vite, hiérarchiser les signes et agir sans faillir. C’est un métier où l’on passe sans cesse du calme à l’urgence, et où l’on ne peut jamais être certain que le prochain pas sera le bon.
    Mais ce qui m’a le plus surprise, ce sont les moments d’une simplicité lumineuse. Être présente à la naissance d’un enfant, accompagner une femme sur des heures qui la transforment, rassurer, expliquer, décider au moment juste : il y a quelque chose de profondément concret dans cette proximité avec les patients. Après des années d’études, de protocoles et de dossiers, on retrouve, au cœur même de l’urgence, le sens premier de ce métier.
    Et puis il y a tout ce qui gravite autour de l’accouchement : anesthésie, néonatologie, chirurgie, réanimation, médecine materno-fœtale. Cet espace devient un carrefour où se croisent des disciplines et des destins. Certaines gardes seront légères comme une brise d’été, d’autres lourdes comme une vie entière : aucune ne ressemble véritablement à une autre.
    Or, malgré tout ce que je découvre et qui me plaît dans cet univers, je ne m’égare pas pour autant. Mon cap reste la pédiatrie en médecine générale : c’est là que je me reconnais, c’est vers elle que je tends depuis le début. L’obstétrique m’enrichit, me secoue, me révèle des pans de moi que j’ignorais, mais elle n’est pas ma destination. Je peux être fascinée par sa richesse sans vouloir en faire mon horizon quotidien.
    Et je tiens à préciser que cet univers, aussi vivant et imprévisible soit-il, n’est pas un monde coupé de celui que je vise. Ce qui s’y déploie, avec sa férocité et ses enjeux, me parle d’une manière qui éclaire ma route. Là où l’obstétrique et la pédiatrie se touchent — autour de la naissance, du premier cri, de ces premières heures où tout se joue —, je trouve le sens de ma vocation. C’est ici, dans cette réalité qui m’arrache et me forme, que je peux affirmer ce que je suis et ce que je veux devenir.

    Entre les créations de Chloé et les battements de cœur fœtaux, il y a aussi des week-ends. Ce samedi, tout le "club de filles" se rend à Lausanne pour notre première assemblée de l’année. Au programme : un speed dating. Oui, je sais, ce n’est pas très sérieux — personne n’y cherche l’âme sœur. Mais l’instant est irrésistible : on y croise des êtres si singuliers, d’une différence qu’on n’imagine pas. Nous enregistrons nos entretiens, nous monterons cette soirée. Et le lendemain, réunies à nouveau, nous rirons aux larmes — peut-être jusqu’à en avoir mal au ventre. Certes, cette légèreté n'est pas généreuse, mais elle dit aussi notre complicité, cette joie troublante à découvrir l’inattendu chez les autres. Celle qui nous fera le plus rire repartira avec le trophée. L’année dernière, c’est "Pamplemousse rose" qui l’a emporté. Cette année, j’ai l’ambition de prendre ma revanche.

    Vous connaîtrez le verdict et lirez les meilleurs passages dans mon prochain article.

    À vous tous, je vous souhaite de beaux jours jusqu’à notre prochaine rencontre.

    À Bientôt,
    Til & Chlo.

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