“Chaque pas, aussi lent soit-il, nous mène vers la maîtrise et la paix. ”

Avec Chloé, nous approchons de la concrétisation de notre rêve d’enfance, celui qui habite profondément nos âmes. Désormais, nous vivons en épouse dans notre bel appartement, chaque jour nous rapprochant un peu plus de cette réalité tant espérée. La Suisse, et plus particulièrement Lausanne, nous séduit par sa douceur de vivre. Les gens sont polis, bien éduqués et serviables, et nous commençons à nous faire des amis. Il ne nous reste plus qu’à obtenir la nationalité dans un premier temps, mon doctorat lors d'un second temps, pour plonger totalement dans une félicité sans limites, où le bonheur, semblable à une mer paisible, nous enveloppera sans réserve.
Nous avançons, pas à pas minutieux, dans notre installation, car nos journées sont profondément encombrées par nos obligations respectives. À ce rythme, il nous faudra sans doute une décennie pour que vous découvriez enfin notre humble demeure rangée, et que Chloé puisse vous offrir quelques images. Par ailleurs, j’ai décidé d’aligner cette année mes cours de taekwondo avec les séances de boxe de Chloé : les lundis (quand elle est là), ainsi que les mercredis et vendredis. Mon objectif : mieux maîtriser cette discipline qui me fascine autant qu’elle m’échappe.
Entre notre appartement à aménager et le voyage à Londres du week-end dernier, Chloé et moi flottions sur un petit nuage, portées par une joie douce et persistante. J’attends avec une impatience mêlée d’émotion l’arrivée de Zabeth, dont la présence ne peut que nous renforcer, surtout par sa précieuse aide pour finaliser les détails que nous peinons à achever. Cette année ne pouvait débuter sous de meilleurs auspices : tout semble s’ouvrir devant nous comme une promesse lumineuse.
Toute la semaine, en dehors de nos heures de travail, nous nous sommes consacrées corps et âme à la métamorphose de notre logis, lui insufflant une beauté remarquable. Ha-eun, la fille de mon maître de taekwondo, s’est révélée d’un secours inestimable : elle a nettoyé chaque recoin, redonnant vie à notre appartement, et sa gentillesse n’a d’égale que son dévouement. Avec Chloé, nous avons décidé de lui remettre, pour ce début d’année, une enveloppe en signe de gratitude — un petit hommage à sa générosité.
Cette décision n’est pas exempte de nuances : selon les misères que Ha-eun me fera lors de nos entrainements de taekwondo — puisqu’elle est ceinture noire —, je plaisante, bien sûr, car nous lui sommes profondément reconnaissantes.
Les gardes de vingt-quatre heures persistent, immuables dans leur rigidité. Je m’avance le cœur lourd, la main crispée sur le téléphone, hantée par cette angoisse persistante de ne pas parvenir à soulager ceux qui déposent leur confiance en moi. Enfin, vient l’aube : lasse, épuisée, le corps à bout de souffle, je me dis qu’il me reste encore tant à apprendre, tant à maîtriser, pour que cette garde devienne une étape dépassée, pour que je puisse répondre aux questions des patients et des infirmières sans interrompre le flot de ma réflexion ni devoir consulter mon supérieur. Il faut grandir, il faut murir, il faut comprendre, il faut rire, même dans la nuit, avec des collègues aussi fatigués que moi, partager un instant de douceur, un gâteau entre deux soins. Il faut parvenir à ne plus redouter ce téléphone de garde, à faire des transmissions claires, précises, à rentrer enfin chez moi satisfaite du chemin parcouru — même si ce chemin reste long et semé d’embûches. Et soudain, je réalise que j’aurai encore une quinzaine de fiches à achever, à assimiler, à faire miennes : autant de pas vers cette maîtrise inachevée, encore à conquérir.
À mon arrivée chez nous, Chlo vint m'embrasser et elle s’enquit avec sérieux : « Comment sait-on si l’on a un petit dérèglement hormonal ? » Intriguée, un sourcil levé, je l'ai interrogée : « Et pourquoi cette question ? » Elle me répond alors, avec un sourire en coin : « J’ai l’impression de produire davantage d’endorphines quand il pleut et que je dois renoncer à aller courir que lorsque je sors faire mon running. » Moralité : je dois être la seule femme au monde à avoir une épouse qui souhaite prendre la pluie comme coach sportif !
Revenons sur cette magnifique toile de Chloé.
Aujourd’hui, Chloé n’a guère progressé dans le rangement, car Madame s’est consacrée à la peinture dans son nouvel atelier, situé au cœur même de notre appartement. Pour illustrer cet article, elle a peint un tableau. C'est donc la première toile lausannoise.
Alors oui, je suis contente qu'elle repeigne, mais une fois que toute la maison sera installée. Elle m’a confié que cet ouvrage constituait un alibi en or, et si je désirais en savoir davantage, il ne me resterait qu’à contacter son avocate (sa mère). C'est vraiment très moche ! Il me semble qu’il serait grand temps de proscrire de tels agissements malhonnêtes. Je suis convaincue que vous partagerez mon opinion. C'est vraiment une petite chipie.
Lorsque je questionne l’artiste sur la signification de cette œuvre, Chloé m’observe d’un regard pensif avant de répondre : « C’est toi, petite, que cette toile évoque. Les oiseaux noirs, ce sont ces petits soucis qui jalonneront ton parcours, ces préoccupations quotidiennes qui obscurciront parfois ton horizon. » Le titre, à la fois simple et chargé de profondeur, résonne comme une déclaration courageuse : La vie est belle.
Chloé m'explique qu'elle a engagé sa main dans la création de cette toile, empreinte d'un style post-impressionniste (1886-1905). Elle s’inspire de l'œuvre de Vincent van Gogh, maître incontesté du couteau et de la pâte : il est l'un des plus éminents praticiens de la peinture en épaisseur, de l’impasto, mais également de cette touche expressive, tourmentée qui transcende la simple représentation. Les coups de couteau ne se bornent pas à un mimétisme réaliste ; ils s'aventurent dans le domaine de l'émotion brute.
Le ciel tourbillonne, le champ vibre d'une énergie presque palpable, et la figure semble se fondre dans cet environnement vivant. La lumière, loin d'être un éclairage doux et subtil, se présente comme une force émanant de la couleur elle-même. Les jaunes, les oranges et les bleus vifs s’entrelacent, créant une vibration, une intensité lumineuse qui rappelle l'œuvre de Van Gogh.
Bien que je ne sois pas une spécialiste aguerrie de cette technique, j'ose espérer que l'évidence de cette inspiration vous est parvenue. Dans ce dialogue entre l'art et l'émotion, peut-être trouverons-nous une résonance, une communion qui va au-delà des mots.
Pour ma part, à contrario de Chloé, j'espère avoir réussi à mettre en mots les impressions et les explications que m'offrait notre artiste préférée. C'est un défi qui s'avère bien plus ardu qu'il n'y paraît, car traduire la profondeur d'une vision artistique en langage reste pour moi une entreprise délicate.
Je tiens à ce que l'appartement soit parfaitement rangé avant l'arrivée de Zabeth, donc assez parlé, je dois me mettre au travail.
A vous tous, je vous souhaite une excellente semaine.
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