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  • dimanche 16 novembre 2025

    Journal de bord 17/11/2025 Solitudinante, Polyphonique, Transitoire

    Parfois, la solitude est une porte ouverte sur un autre moi-même en marche.

    C’est troublant d’être seule dans le TGV, cap vers la maison. Même si je sais que deux semaines maximum nous séparent, une sensation d’abandon m’étreint : je suis là, et pourtant déshabillée de ce quotidien qui m’attend. L’appartement de Lausanne m’accueille dans son silence qui pèse comme un aveu de solitude. Ma chérie, à Paris pour sa création joaillière, y récolte regards et mains qui sculptent le diamant et l’âme. Elle est entourée par ses parents, réconfortants, tandis que moi, je reste échouée, non pas comme une baleine loin de l’océan, mais comme une vieille femme qui hésite entre le cri et l’abandon. Et pourtant, elle téléphone chaque jour, ce fil ténu qui, peut-être, suffit à ma joie fragile.

    Au cours de la semaine, j’ai franchi un cap : le seuil d’un dojang, symbole d’une autre discipline où le corps s’inscrit d’emblée dans une quête de maîtrise et de liberté. J’ai découvert un club de taekwondo à Lausanne ; l’esthétique des coups de pied m’a séduite, comme une promesse où le beau devient force. Avant d’envisager cet art martial comme arme d’autodéfense, il va me falloir, sans doute, du temps — malgré ma souplesse naturelle. Le prof était surpris que j'arrive à toucher avec mon pied les points rouges au-dessus de ma tête. (Ne prenez pas peur vu ma taille, je suis loin du plafond !) Par contre je n'avais aucune force pour frapper ces fameux points rouges mais d'après lui cela n'est qu'une affaire de technique. Comme toute chose, les techniques ne se saisiront pas sans effort ni sans doute. Pour l’heure, ma meilleure arme demeure la course (interdit de rire). 

    Tous les mercredis soirs, donc, j’irai prendre mes cours d’une heure, afin que mon corps s’éduque à la discipline qui peut, peut-être, faire de moi une autre moi‑même. Je suis contente de retrouver une illustration peinte par ma chérie pour cet article, plutôt qu'une photo de ma tête.

    Si tout se passe comme il semblerait, selon le maître que je puisse être  ceinture noire dans cinq ou six années, avec la possibilité d’accélérer ce temps par l’augmentation de la fréquence de mes entraînements. Cependant, nous n’en sommes pas encore là. Commençons par le commencement. La couleur de la ceinture m’importe peu : d’emblée, mes finances me permettent de m’offrir une ceinture à la teinte que je désire. Cela fit sourire le maître. Je comprends l’exigence d’un but, et la présence d’une image du résultat recherché. Le but est attractif : il rapproche, par la médiation du regard, l’état actuel d’un état final désiré. Mais, dans un premier temps, il me paraît plus raisonnable de garder pour but immédiat de prendre du plaisir et de réussir ma première année dans cette activité. Non ? Qu’en pensez-vous ?

    Vendredi soir, comme je suis seule lorsque l’un de mes confrères, Alex, m’a invité à déjeuner chez lui avec sa famille. J’apprécie chez lui sa personnalité : toujours souriant, calme mais pas mou, père de famille. Il est d’un soutien précieux pour ma vie professionnelle ; il sait écouter, encourager et offrir une écoute lucide qui éclaire mes choix. Son épouse Lucie, pétillante, blonde avec de jolis yeux verts. Elle est libraire. Elle vient de gagner une cliente de plus. Ils ont trois garçons — Nathan, dix-sept ans ; Gabriel, quatorze ; Lucas, treize — et forment un couple de passion et de complicité. Nous avons passé un moment agréable, à discuter et à rire.

    Le petit Lucas nous fit rire en annonçant, sur le ton naïf d’un enfant, que c’était bien dommage que je sois lesbienne ! A première vue, j’aurais peut-être eu des chances avec lui ! Le rire résonna, puis la conversation prit un tour plus tranquille. L’homosexualité demeure souvent source de questionnements chez les adolescents, et mes propres réponses exigent une certaine attention avec des mots simples. J'accepte de répondre à leurs questions, mais mes réponses ne doivent en rien bousculer leur sexualité. Pour les rétrogrades, non je ne parle pas de ma sexualité à table entre la viande et le fromage, mais en affirmant que je suis mariée à une autre femme ; une femme avec une femme, cela donne hum… Mes amis sont peut-être trop intelligents, ils trouvent la réponse ! Oui... C'est dingue, je sais !

    Quand je leur demande le secret de leur couple, Lucie avoue que c’est surtout elle qui s’adapte au rythme d’Alex. Alex reconnaît que notre métier de médecin est chronophage. De plus, les trois enfants du couple occupent une place psychique et physique importante dans la vie du couple.
    Lucie évoque, lorsque l'on est femme du docteur, un regard des autres qui ressemble à une surveillance discrète de notre intimité : des regards qui pèsent, qui mesurent, qui insinuent, sans jamais vraiment disparaître.  Cela l’angoissait les premiers temps. Mais cela ouvre aussi quelques portes, des possibilités inattendues qui, au fond, ne sont pas désagréables.

    Un week-end, une garde importante se profile. Jusqu’ici, mes gardes aux urgences pédiatriques furent un apprentissage ; mais ce week-end sera mon premier baptême de garde d’étages : C’est-à-dire me rendre disponible auprès des soignants et des patients hospitalisés et diriger seule plusieurs services pédiatriques, sans assurance que tout soit connu d’avance. J’appréhende un peu. On observe actuellement en Suisse une pénurie de pédiatres ; le taux d’occupation des lits est anormalement élevé : et la hausse des infections hivernales va aggraver la situation. Je dois donc me préparer à une nuit mouvementée.

    À minuit, je serai la seule, face à mes responsabilités de jeune médecin, avec un médecin senior d’astreinte prêt à me répondre en cas de besoin. Le poids des responsabilités se fait sentir, et c’est là que se joue la dignité de l’action : agir avec discernement ou céder à l’hésitation, reconnaître ses limites tout en refusant l’évidence de l’improvisation. Mes premières prescriptions sont aussi des preuves de ma citoyenneté professionnelle ; on m’appelle « docteur », signe qui flatte l’ego tout en imposant une exigence plus grave encore. Les questions des parents pèsent lourd, car en pédiatrie ce que dit le corps des enfants est fragile et morcelé ; il faut distinguer ce qui est passager et ce qui menace la vie. La fatigue rend la théorie vacillante face à la pratique ; lorsque l’incertitude s’impose, lorsque j'hésite, je peux appeler le médecin sénior. Des protocoles guident les gestes, des démarches rigides encadrent les cas plus complexes. Jusqu’à présent, j’ai été épargnée de l’issue ultime d’un décès, mais la lourdeur de ce risque demeure, même en étage ; il s’agit d’un test de ma solidarité avec ceux qui souffrent et de ma responsabilité envers la vie humaine. Le stress et les responsabilités pourraient marquer mes traits, mais je vais chercher mes repères et j’espère que mes craintes s’apaiseront. Chaque garde est une leçon en termes de savoir médical, en termes d’action qui me rappelle que l’existence n’est pas donnée mais assumée ; et ce n’est que le début.

    A vous tous, je vous souhaite une excellente semaine.

    A Bientôt,
    Chlo & Til 

    5 commentaires:

    1. Anonyme11/17/2025

      Salut la Bande,
      Il est présentement 23h30 (7 heures de moins qu'en France) au Honduras et j'attendais ta publication avant d'aller me coucher. Je pense que je serai la première à commenter.

      Vous allez être séparées pour un court moment, et les retrouvailles seront encore plus belles !

      Je suis contente de voir que vous faites attention à votre consommation d'alcool. Ça va me soulager en tant que copine. Si c'est occasionnel, je comprends mieux pourquoi Chlo veut s'amuser à fond, même si je préfère ta modération. C'est super que tu te mettes au taekwondo. Tu m'as fait rire avec ton choix de couleur de ceintures et c'est vrai que l'essentiel, c'est que tu prennes du plaisir. Le petit Lucas ne perd pas le nord, et avec le président français comme modèle, il avait toutes ses chances, avant de savoir que tu es lesbienne. MDR. Je suis de tout cœur avec toi pour ta garde. Plein de kissoussss ma belle. Pamplemousse rose.

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    2. Anonyme11/17/2025

      Bonjour Madame Til,
      vos chroniques sont remarquables. Je suis à chaque fois touché par cet équilibre entre introspection et partage, vulnérabilité et force — et par cette justesse qui évite à la fois le pathos et la pudeur. Vous avez ce don de transformer l'expérience vive en récit sans l'alourdir. C'est précisément ce que l'on espère d'une écriture qui dure. Votre écriture est un cadeau. Bon courage pour la garde. Rodolphe.

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    3. Anonyme11/17/2025

      Hi Til & Chlo, et à toute la commu
      Bon j'annonce la couleur. je ne vais pas pouvoir m'élever au niveau des Maîtres de conf qui témoignent sur NOTRE blog. On était là les premiers non mais faut pas déconner  ! Moi parler la France avec la bouche mais aussi avec les mains.

      On te sent tristoune de votre séparation, faut pas deux semaines ca passe vite, et l'avantage l'appart sent pas la barbouille. Chloé doit se régaler et je suis sûr que quelque part ça te fait plaisir.

      Entre chlo qui boxe dur et toi avec le taekwondo que je ne savais pas écrire avant de l'avoir lu sur le blog, vous n'allez pas être les bonnes nanas à emmerder. dans les rues. Et cela t'évitera le bluff dangereux que tu avais fait il y a quelques années. Là tu pourras finir le boulot ! Aie ! T'es conne ça fait mal ! mdr.

      On peux pas en vouloir au mouflet, une jolie petite nana qui a tout là où il faut, intelligente, toubib comme son père, plein de pognon, avec une jolie caisse, il pourrait avoir plus mauvais goût le môme !!!! On t'accompagne pour ta garde, mais on sait déjà que ça va bien se passer. plein de bisoussss . L' Anonyme Romain
      J'ai retrouvé mon L pour mieux planer !

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    4. Hello,
      Courage Til, avec le travail et le sport, tu as des moyens de ne pas trop penser, de ne pas trop cogiter. Ces gardes ne tombent pas si mal.Tu peux aussi voir les aspects positifs avec le fait que Chlo puisse voir ses parents et également faire aboutir son projet professionnel. Je sais qu'écrire te fait du bien aussi et je peux tout à fait le comprendre. Tout ceci plus l'appel quotidien et ça va aller. J'imagine que ça n'est pas facile car c'est tout nouveau. Il faudrait arriver avec le temps à faire basculer cette solitude subie en solitude positive (avancement dans le travail, la thèse, par exemple). En tout cas, tu as tout mon soutien et surtout parles-en, ne garde pas trop pour toi.
      Concernant le taekwondo, je pense que tu imagines ma position. Je serais davantage favorable à uniquement une heure à haute intensité par semaine sachant que tu pratiques également la course à pied et la natation. Dans le but de progresser sans qu'il n'y ait de pression particulière. En plus, c'est complémentaire des deux autres sports d'endurance et fera travailler le cardio différemment.
      Je trouve que c'est très sympa de la part de ton confrère d'organiser ce repas. Le jeune Lucas est naturel, sans filtres et ne semble totalement étranger à la timidité lol.
      Concernant tes doutes, n"oublies pas que tu as terminé dans les premiers du concours qui regroupait un nombre conséquent de candidats. Il n'y a pas de hasard. Tu as emmagasiné des connaissances et tu es rigoureuse et méthodique. En plus, tu as une hygiène de vie idéale pour conserver une nécessaire lucidité.
      Si vous voulez vous remonter le moral, sachez que lorsque je me suis fait opérer de ma fracture du nez cela a débouché sur une perforation de la cloison nasale (1 à 2 % de chance que ça arrive) et que je me fais opérer lundi pour tenter de colmater ce trou sans garantie. Ca s'appelle la poisse à priori lol. Je peux accessoirement jouer de la flûte avec mon nez mais ça n'était pas vraiment l'objectif de départ.
      Profitez de la bonne santé !
      Bonne semaine à tous.
      Bon courage à toutes les deux et grosses bises.
      Ciaociao

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    5. Anonyme11/21/2025

      Chère Til,

      Ces lignes m'ont rappelé pourquoi j'aime enseigner : on y voit l'intelligence sensible au travail. Vous allez au cœur des choses sans emphase, et c'est rare. Le taekwondo m'a fait sourire — cette idée que le corps apprend ce que l'esprit refuse parfois. Gardez cette exigence de simplicité. Elle fait toute la différence. Je vous lis avec gratitude et impatience.

      Bon courage pour cette nuit d'étages. Delphine B.

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