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  • mercredi 1 avril 2026

    Journal de bord 01/04/2026 Vérité retenue, Présence fragile, Vie persistante

    La mort emporte les êtres, mais elle révèle la force de ceux qui restent.

    Nous voici revenues à Lausanne, rendues à nous-mêmes et, par là même, à vous. Il nous faut d’abord accueillir, avec une gravité reconnaissante, les paroles que vous nous avez adressées : elles nous ont atteintes, non comme de simples signes, mais comme des présences.

    Lorsque nous avons pris la route de New York pour accompagner mon oncle vers sa dernière demeure, j’ai consenti à une entorse que la rigueur morale réprouve. J’ai menti à mon grand-papa. Kant n’admet aucune fissure dans l’édifice du devoir ; pourtant, il est des circonstances où la vérité, nue, semble moins juste que le silence qui protège. Était-ce faiblesse, ou bien une forme d’amour ? Je n’en tranche pas : je constate seulement que j’ai voulu lui épargner l’insoutenable.

    Ne sachant si je le reverrais vivant à notre retour, nous nous sommes étreints avec cette intensité que donne la conscience de la fin possible. Il me dit alors : « Pars tranquille, je t’attendrai, et sache que je suis très fier de toi. » Il tint parole, défiant ce que la médecine annonçait déjà. Le lundi matin, de retour à Hossegor, je pus encore lui adresser quelques mots — peut-être ne les a-t-il pas entendus, mais ils m’étaient nécessaires. Une heure plus tard, l’hôpital nous apprenait sa mort.

    Il est troublant de mesurer ce que la volonté humaine peut opposer à l’inéluctable. Comme si, dans l’approche de la mort, l’être affirmait une dernière fois sa liberté.

    Nous l’avons enterré aussitôt. Zabeth était là, fidèle à ce moment où il faut dire adieu. Elle n’a pu nous suivre jusqu’à Lausanne : son engagement auprès des enfants la rappelait déjà.

    Et pourtant, au cœur de ce désordre douloureux, une parole inattendue s’est glissée — celle de Chloé, murmurée à mon oreille : « Au moins, nous aurons amorti nos tenues noires. » Seule elle pouvait faire naître un sourire là où les larmes persistent. Car nous pleurons nos morts, même lorsque la foi voudrait que nous nous réjouissions de leur proximité désormais avec ce que nous nommons le divin. L’écart entre la croyance et l’expérience demeure, irréductible.

    La vie, cependant, ne suspend pas son cours. Elle reprend, lourde d’un avenir assombri : ma tante et ma grand-mère vacillent à leur tour. Cette dernière ne souhaite plus demeurer dans leur maison ; elle aspire à rejoindre un lieu où l’on prend soin des corps fatigués — peut-être aussi des âmes, et ma tante pars une hospitalisation aux fins pas très réjouissante.

    À l’aéroport, tandis que le temps semblait suspendu entre deux départs, Chloé trouva encore la force de créer. Il est des êtres pour qui le geste artistique ne dépend ni du lieu ni des circonstances : il surgit, simplement, comme une nécessité. (dessin illustrant cet article)

    Nous avons repris notre travail sans transition, sans ce répit que l’on nomme vacances. Ainsi va l’existence : elle ne distribue pas ses pauses selon nos besoins. « Nous ne toucherons donc pas 200 mono » — ironie légère, comme un clin d’œil dérisoire à l’économie ludique du Monopoly, qui contraste avec la gravité de nos jours.

    Zabeth, quant à elle, quittera son emploi à la fin de l’année. Elle envisage de s’installer en Suisse — décision dont les raisons, bien que devinables, demeurent pudiquement tues. Elle aspire également à transformer sa vie professionnelle : ne plus s’occuper d’enfants, mais se consacrer à l’accompagnement intérieur, devenir coach mental. Elle projette déjà de soutenir Jo, notre accordéoniste à Lyon, dans son retour au classique et dans l’élaboration d’un répertoire baroque. Peut-être ce projet adviendra-t-il ; nous vous en dirons ce qu’il en est.

    Je ne m’attarderai pas davantage. Le travail m’appelle, et avec lui le tumulte des émotions qu’il faut canaliser. Chaque soir, je vais au taekwondo : non par simple discipline du corps, mais pour y trouver une forme de délivrance — comme si, dans l’effort, je pouvais momentanément suspendre le poids d’exister.

    A vous tous, je vous souhaite une excellente semaine.

    A Bientôt,
    Chlo & Til 

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