“ Le quotidien se joue sur la scène de nos gestes, et l’amour y donne son sens au dernier acte. ”
Voilà où nous en sommes: nous avons intégré nos postes.
Chloé se réjouit que le trajet — train et trottinette — lui permette d’arriver environ un quart d’heure avant sa prise de poste, lui offrant ainsi le temps d’un café en terrasse.
Le travail lui-même ne diffère guère de ce qu’elle accomplissait à Paris, et l’équipe, d’après ce qu’elle me dit, est sympathique. Selon elle, sa cote de popularité a véritablement augmenté après son premier dessin : « Normal, me dit-elle, je me suis appliquée ! Juste pour leur montrer qui est la cheffe ! » Je me refuse à commenter sa réponse...
Elle a travaillé en télétravail avec l’ensemble de son équipe du mardi au jeudi, et le vendredi, ils se sont réunis pour faire le bilan, pour dresser l’état des lieux du dossier en cours. Cela a permis de déceler les points forts de chacun et de s'assurer que tous validaient leur part du travail. L’équipe est soudée et, comme Chloé remplace un départ à la retraite, il n’y a aucune animosité à son égard. Tout semble se profiler sous les auspices les plus favorables pour ma chère amie. À son retour vendredi soir, elle était radieuse, comme si la lumière elle-même confirmait sa place dans le monde.
Pour ma part, j’aurais voulu pouvoir dire qu’il en était de même, mais ce n’est pas exactement la réalité. Mes collègues de pédiatrie en médecine générale m’ont tous remercié pour les remplacements et l’excellent travail que j’ai accompli durant l’été. Cela, pour mes chevilles, n'est guère bon, mais cela fait bouillonner l’égo, le sentiment de soi… et peut-être aussi une once de fierté sans autorité qui se réclame de la dignité du travail bien fait.
Voilà où les choses se compliquent : la direction m'impose une mission d'aide à l'accouchement. Durée : trois mois. Autant dire que c’est le pire poste qui puisse m’échoir : salle de naissance, aide au médecin pour le suivi du travail, assistance à l’anesthésiste pour la pose de la péridurale, et autres manœuvres obstétricales. En vérité, ce que j’aime dans la médecine, c’est mettre en corrélation les données, chercher, recouper, poser le bon diagnostic — ce côté analytique que je revendique. Là, je me sens réduite à une machine, plus prisonnière d'un mécanisme « cause à effet », et cela me dépossède de ce que j’aime. Pourtant, peut-être y trouverai-je un sens, une façon de transformer la douleur et la peur des patientes...
Lundi, la restauration de notre garage commence. Entre le travail, les obligations et la discipline sportive, il va être difficile de trouver un creux dans mon emploi du temps ; pourtant je dois passer chez l’esthéticienne, sinon vous risquez d’entendre parler de l’ourse à Lausanne. À côté de cela, nous avons rendez-vous avec Thomas, notre banquier. Non pas que nous le connaissions intimement ; nous l’appelons par son prénom, faute de pouvoir décliner son nom imprononçable : Thomas Wüthrich. Bonne chance pour le dire !
À ce sujet, lors des vacances, autour des gambas grillées, mes parents et ceux de Chloé, ainsi que Chloé et moi, étions réunis à table lorsque Père lança : « Je vous ai viré des actions Cenovus Energy. » J’avais acquis début janvier un peu plus de 750 titres ; en retranchant frais et impôts, et en ajoutant les dividendes, on dirait que mon pourcentage atteint près de 85 %. « J’offre 600 actions à ma fille, et 150 à Chloé afin de lui constituer ses premières parts. » Mère a aussi contribué, offrant diverses actions plus ou moins porteuses. Mes parents souhaitaient constituer un portefeuille de départ sympathique à Chloé.
« Vous verrez tout cela avec Thomas », ajouta Père. Mère lança, dans son timbre monocorde habituel, sans lever la tête : « Jusque-là, tout est normal ! » Le rythme de sa verve restait imperturbable. « Ah, c’est malin ! » reprit Père, et tout le monde se mit à rire, sauf Chloé qui me chuchota à l’oreille : « J’ai ri, mais je n’ai pas compris pourquoi on riait. » Mère lança : « Une jeune femme bien élevée ne parle pas à l’oreille de son épouse à table. Nous aurions dû donner une enveloppe supplémentaire à Elisabeth... » Bien sûr… Chloé se mura dans le silence, jusqu'à la fin du repas, comme elle sait si bien le faire.
Plus tard, en quittant la table, Chloé vint me dire : « Ta mère est méchante ! » Je devais lui expliquer le trait d’humour autour de Saint Thomas, et lui confier que le portefeuille que Mère t'offre est extrêmement généreux. J’en déduis que le mot « méchante » n’est peut-être pas le plus approprié.
À cet instant, Chloé, fidèle à elle-même, s’approcha doucement de Mère qui lisait et lui offrit une bise inattendue. Mère la regarda avec son regard interrogateur. Chloé lui dit alors : « Ben oui… pour le truc, c'est vrai que le mien commence à être usé ! » J’en mourais de rire, tandis que Mère demeurait perdue. Déjà elle est réfractaire aux bisous, mais là, elle venait d’être téléportée à Katmandou. Pour Mère, à ce moment précis, Chloé était Shiva — l'image sans le sens. Une scène burlesque digne d’Hollywood.
Et, voyant mon sourire persistant, Chloé vint à nouveau à ma rencontre : « J’ai remercié ta mère, même si j’ai déjà un portefeuille... mais je ne lui ai pas dit. » « Oui… Bien sûr… mon cœur, je t’aime ! » J’en avais les larmes aux yeux à tel point que je riais.
Ce qui est merveilleux dans cette histoire, c’est ce que j’ai maintes fois répété : il existe autant de formes d’autisme qu’il y a d’individus. Chez Chloé, les bisous et les câlins restent compliqués. Elle n’est ni très affectueuse ni encline aux caresses, sauf avec moi — car je suis une privilégiée — et même si recevoir semble prévaloir sur donner, ce n’est pas le cas ici. Le baiser qu’elle offrit n’est pas le fruit du spontané : elle l’avait imaginé, préparé et mûri longuement dans son esprit ; elle y a longuement réfléchi, et s’est surmontée, malgré son stress, pour venir remercier Mère. C’est une action qui jaillit du cœur, d’une pureté profonde et authentique, même si le quiproquo qui entoure ce geste persiste et prête encore à sourire lorsque j’écris ces lignes.
C’est ainsi que l’absurde révèle sa vérité : le quotidien, parfois, se fait théâtre et le ridicule, chérie fidèle, nous tient par la main jusqu’au dernier acte.
À vous tous, je vous souhaite de beaux jours jusqu’à notre prochaine rencontre.
A Bientôt,
Til & Chlo.

Hello,
RépondreSupprimerPour Saint Thomas, je n'aurais pas saisi non plus. Je pense que je me serais remis à manger lol.
Les portraits d'Elisabeth et de Chrystel sont particulièrement intéressants et émouvants. En les lisant, on ne peut s'empêcher de figer un sourire sur son visage et d'avoir les yeux qui deviennent humides à certains moments.
Dans une société occidentale où l'hypocrisie, le mensonge et la bassesse sont presque devenus banals, ça fait un bien fou de lire des histoires de vie comme les vôtres. Et cela rassure car on peut avoir ponctuellement l'impression d'être Don Quichotte face aux moulins à vent.
Je suis avant tout super content pour vous. Merci.
Bises.
Les messages d’Arnaud savent se faire doux, agréables, presque feutrés. Pour autant, nous éprouvons préférentiellement ce qui révèle une ardeur plus vive: le rire qui éclate jusqu’aux larmes plutôt que la simple connaissance des yeux qui se remplissent de larmes. Avec Chloé, nous t’adressons un baiser, simultanément, sur chacune de tes joues — comme un signe de tendresse et de lien partagé. Bisessss
SupprimerCoucou les chéries, Arnaud et salut la bande.
RépondreSupprimerOuais, je suis complètement d'accord avec toi Arnaud, ça fait vraiment du bien même si j'ai versé quelques larmes au passage. J'ai eu du mal à garder mes émotions sous contrôle et la page de la maman de Til n'est clairement pas là pour nous faire marrer. Mais franchement, c'est tellement beau cet amour, même s'il a été mal compris par une gamine. Cet amour sans attendre en retour, donner sans compter dans la discrétion alors qu'ils savent que Til va donner tout son cœur à Zabeth. Et voilà, c'est malin, me revoilà en train de pleurer. T'as raison Arnaud, ça fait un bien fou. Merci de nous proposer une autre façon de voir notre monde. Des bisous à tout le monde. Pamplemousse rose
Hello Pamplemousse rose,
SupprimerTu as tout très bien résumé ! Je suis très rarement en admiration devant un couple mais là, c'est simplement magnifique. C'est vrai, c'est rare cet amour désintéréssé ! Ca me rend heureux pour elles.
La qualité de tous les portraits rend humble tant par la qualité de l'écriture que par la manière de transmettre parfaitement cet amour.
Et c'est aussi passionnant pour comprendre tout le cheminement.
Difficile de ne pas verser une larme ...
Bisous.
Toi aussi tu es un amour notre Pamplemouse rose. Bisessssssssss
SupprimerBonsoir à nos deux Lausannoises.
RépondreSupprimerLes pages des mères nous ont instruits. À présent, si cela vous agrée, une courte analyse comparative de vos plumes: Apolline, Christel, Zabeth et toi, Til. Bien sûr, sous réserve de ne blesser personne. Je prends toujours plaisir à lire votre blog; quelle que soit votre décision, rien ne brouillera cet état des choses. J’attends votre réponse avec intérêt; quoi qu’il advienne, nous poursuivrons ensemble dans le respect et la courtoisie.
Rodolphe - Maître de conférences
Bonsoir Rodolphe,
SupprimerJ'ai soumis votre proposition au "tribunal" de mes comparses, et le verdict est unanime : nous acceptons le défi avec grand plaisir !
Il faut cependant vous avouer un petit secret : chacune de nous est intimement persuadée d'être la moins bonne plume du quatuor. C'est d'ailleurs l'objet d'une douce compétition d'autodérision. Zabeth, qui semble détenir la palme de la confiance absolue (ou de la lucidité la plus audacieuse), m'a d'ores et déjà asséné avec un aplomb redoutable : « Aucun mystère, je suis la grande gagnante ! »
Nous sommes donc prêtes à nous soumettre à votre scalpel académique, en conservant notre petite condition : découvrir votre "anatomie" de nos textes en avant-première et en privé. Cela nous permettra d'en débattre (et de départager nos égos) entre nous, probablement autour d'un verre – la tisane ayant prouvé ses limites pharmacologiques pour ce genre d'épreuve !
Votre promesse de courtoisie est bien notée, et nous nous engageons à la même retenue.
Dans l'attente de votre prose,
Til
Hi Til & Chlo,
RépondreSupprimerPamplemousse Rose, Arnaud et à toute la commu...
C'est pas simple ce machin. On voit bien que la petite a pâti de l'absence de ses parents, et comme l'expliquent Arnaud et Pamplemousse rose, ce geste plein de tendresse est touchant. Après la question du boulot ou des enfants, je pense que personne ne devrait juger les décisions de chacun. Les parents ont eu de la chance avec Zabeth, puisque leur fille vivait dans une cage dorée. Je dois aussi mentionner que l'interview sur le coaching est vraiment captivante, impossible de la lire sans se dire. « Pourquoi je n'essaierais pas ça sur moi ? » C'est sympa de revenir sur le blog et de retrouver les amis ! Bisesss les filles et à vous tous. L'Anonyme Romain.
Hello Romain,
SupprimerJe suis bien d'accord concernant la question du boulot et des enfants. Chaque être humain a son propre parcours. Je connais pas mal de gens qui ont été poussés vers une voie sans vraiment avoir leur mot à dire. Ca peut marcher mais ça peut aussi être vraiment nocif au niveau familial si la voie ne convient plus à la personne.
J'espère qu'il fait moins chaud à Lyon. J'y suis passé rapidement cet été, j'ai failli me transformer en flaque, lol. En hiver, je trouve que cette ville est un paradis. Je suis un ultra fan de la Tête d'or. Il faudrait simplement que quelqu'un appelle les encombrants pour enlever cette bouse Place Bellecour.
Ciaociao