“La mort emporte les êtres, mais elle révèle la force de ceux qui restent.”
Nous voici revenues à Lausanne, rendues à nous-mêmes et, par là même, à vous. Il nous faut d’abord accueillir, avec une gravité reconnaissante, les paroles que vous nous avez adressées : elles nous ont atteintes, non comme de simples signes, mais comme des présences.
Lorsque nous avons pris la route de New York pour accompagner mon oncle vers sa dernière demeure, j’ai consenti à une entorse que la rigueur morale réprouve. J’ai menti à mon grand-papa. Kant n’admet aucune fissure dans l’édifice du devoir ; pourtant, il est des circonstances où la vérité, nue, semble moins juste que le silence qui protège. Était-ce faiblesse, ou bien une forme d’amour ? Je n’en tranche pas : je constate seulement que j’ai voulu lui épargner l’insoutenable.
Ne sachant si je le reverrais vivant à notre retour, nous nous sommes étreints avec cette intensité que donne la conscience de la fin possible. Il me dit alors : « Pars tranquille, je t’attendrai, et sache que je suis très fier de toi. » Il tint parole, défiant ce que la médecine annonçait déjà. Le lundi matin, de retour à Hossegor, je pus encore lui adresser quelques mots — peut-être ne les a-t-il pas entendus, mais ils m’étaient nécessaires. Une heure plus tard, l’hôpital nous apprenait sa mort.
Il est troublant de mesurer ce que la volonté humaine peut opposer à l’inéluctable. Comme si, dans l’approche de la mort, l’être affirmait une dernière fois sa liberté.
Nous l’avons enterré aussitôt. Zabeth était là, fidèle à ce moment où il faut dire adieu. Elle n’a pu nous suivre jusqu’à Lausanne : son engagement auprès des enfants la rappelait déjà.
Et pourtant, au cœur de ce désordre douloureux, une parole inattendue s’est glissée — celle de Chloé, murmurée à mon oreille : « Au moins, nous aurons amorti nos tenues noires. » Seule elle pouvait faire naître un sourire là où les larmes persistent. Car nous pleurons nos morts, même lorsque la foi voudrait que nous nous réjouissions de leur proximité désormais avec ce que nous nommons le divin. L’écart entre la croyance et l’expérience demeure, irréductible.
La vie, cependant, ne suspend pas son cours. Elle reprend, lourde d’un avenir assombri : ma tante et ma grand-mère vacillent à leur tour. Cette dernière ne souhaite plus demeurer dans leur maison ; elle aspire à rejoindre un lieu où l’on prend soin des corps fatigués — peut-être aussi des âmes, et ma tante pars une hospitalisation aux fins pas très réjouissante.
À l’aéroport, tandis que le temps semblait suspendu entre deux départs, Chloé trouva encore la force de créer. Il est des êtres pour qui le geste artistique ne dépend ni du lieu ni des circonstances : il surgit, simplement, comme une nécessité. (dessin illustrant cet article)
Nous avons repris notre travail sans transition, sans ce répit que l’on nomme vacances. Ainsi va l’existence : elle ne distribue pas ses pauses selon nos besoins. « Nous ne toucherons donc pas 200 mono » — ironie légère, comme un clin d’œil dérisoire à l’économie ludique du Monopoly, qui contraste avec la gravité de nos jours.
Zabeth, quant à elle, quittera son emploi à la fin de l’année. Elle envisage de s’installer en Suisse — décision dont les raisons, bien que devinables, demeurent pudiquement tues. Elle aspire également à transformer sa vie professionnelle : ne plus s’occuper d’enfants, mais se consacrer à l’accompagnement intérieur, devenir coach mental. Elle projette déjà de soutenir Jo, notre accordéoniste à Lyon, dans son retour au classique et dans l’élaboration d’un répertoire baroque. Peut-être ce projet adviendra-t-il ; nous vous en dirons ce qu’il en est.
Je ne m’attarderai pas davantage. Le travail m’appelle, et avec lui le tumulte des émotions qu’il faut canaliser. Chaque soir, je vais au taekwondo : non par simple discipline du corps, mais pour y trouver une forme de délivrance — comme si, dans l’effort, je pouvais momentanément suspendre le poids d’exister.
A vous tous, je vous souhaite une excellente semaine.

Chères Til’ et Chlo,
RépondreSupprimerJe vous écris comme on allume une lampe dans une pièce encore vibrante du passage de la nuit.
Vos mots, ce 1er avril, ne sont pas un simple récit : ce sont des braises.
On les lit comme on écoute un cœur battre avec respect, avec lenteur, avec cette conscience que certaines vérités ne se traversent qu’en silence.
Je vous réponds point par point, mais surtout âme par âme, car ce que vous avez confié dépasse la chronologie : c’est une traversée.
Et avant tout, laissez-moi vous le dire avec la force d’un serment ancien :
je vous aime très fort, toutes les deux.
Je suis là pour vous.
Je suis là avec vous.
Dans la lumière comme dans l’ombre, dans la douceur comme dans l’épreuve.
Vous avez écrit que vous aviez menti.
Mais ce n’était pas un mensonge : c’était un rempart.
Il existe des vérités qui tranchent, et des silences qui pansent.
Kant peut bien dresser ses cathédrales de principes :
il est des instants où la morale se tait devant la tendresse.
Vous n’avez pas trahi la vérité :
vous avez choisi la miséricorde.
Et cela, Til', est un acte de grandeur.
Votre grand‑père vous a attendues.
C’est là un mystère que la médecine ne sait pas nommer :
certains êtres, avant de partir, rassemblent leurs dernières étincelles
pour offrir un dernier geste d’amour.
Il vous a offert son ultime liberté :
celle de choisir son heure,
celle de vous laisser le temps de revenir,
celle de tenir parole une dernière fois.
Vous avez été présentes.
Et cela suffit à sauver un monde.
La mort n’emporte jamais un seul être :
elle fait trembler tout l’édifice autour.
Votre tante chancelle, votre grand‑mère cherche refuge.
Ce sont les secousses naturelles d’un deuil encore chaud,
comme ces vagues qui continuent de frapper la rive
longtemps après que la tempête s’est éloignée.
Vous portez désormais celles qui restent.
Et vous le faites avec une noblesse qui force l’admiration.
« Au moins, nous aurons amorti nos tenues noires. »
Il fallait oser.
Il fallait être Chloé.
Ce n’est pas une plaisanterie :
c’est une fenêtre ouverte dans une pièce où l’air manque.
C’est un sourire qui ne nie pas la douleur,
mais qui refuse de lui laisser tout l’espace.
C’est une manière de dire :
« Nous sommes vivantes. Malgré tout. »
Que Chloé ait peint dans un aéroport,
entre deux départs, deux deuils, deux silences,
dit tout de ce qu’elle est :
une femme dont l’âme déborde même quand le monde se rétrécit.
Il y a des êtres pour qui l’art n’est pas un choix,
mais une nécessité vitale.
Elle peint comme d’autres respirent.
Et cela, Til', est une chance rare :
vivre auprès d’une source.
Vous écrivez que la vie ne distribue pas ses pauses selon nos besoins.
C’est vrai.
Mais vous, Til', vous possédez cette force intérieure
qui transforme la fatigue en mouvement,
le tumulte en concentration,
la douleur en discipline.
Le taekwondo n’est pas un sport pour vous :
c’est un sanctuaire.
Un lieu où le corps porte ce que l’âme ne peut plus contenir.
Elle part, elle change, elle se transforme,
mais elle demeure dans votre orbite.
Les êtres essentiels ne s’éloignent jamais vraiment :
ils se déplacent, comme les constellations,
mais ils continuent d’éclairer.
Son projet de devenir coach mental n’est pas une fuite :
c’est une mue.
Une manière de se rapprocher de ce qu’elle est vraiment.
Til', Chlo,
vos journaux ne sont pas des chroniques :
ce sont des cathédrales de mots,
des lieux où l’on entre comme on entre dans un sanctuaire.
Vous traversez la douleur,
mais vous ne vous y noyez pas.
Vous portez la fatigue,
mais vous ne renoncez pas.
Vous avancez ensemble,
et cela suffit à faire reculer la nuit.
Je vous le redis, sans détour, sans voile, sans retenue :
Je vous aime très fort.
Je suis là pour vous.
Je suis là avec vous.
Toujours.
Sophana